Devant ma télé, la gorge nouée, j’ai vu 4 millions de personnes défiler

Je hais la violence. J’aime la liberté et mes frères humains. L’attaque contre Charlie et contre toutes les victimes de ces jours derniers m’a profondément meurtri comme la plupart d’entre nous. La personne, un tant soit peu rationnelle que je suis, a toutefois eu un peu de mal à comprendre les raisons qui nous ont tous poussé, dans un grand élan de fraternité spontanée, à applaudir ceux qu’hier nous ne faisions que vilipender. L’union nationale dit-on. En 1914 nous partions en guerre, en 1944 nous en revenions. Et aujourd’hui ?

Les actions de Mohamed Merah qui a pourtant tué des enfants de sang-froid n’ont pas suscité les mêmes réactions. Je ne parle même pas du récent massacre d’écoliers au Pakistan: plus de 150 morts. Lointaines émotions.

Après deux jours, j’ai compris la force du sentiment qui nous a submergé. Les terroristes se sont attaqués à la part d’enfant qu’il restait en nous. Ces caricaturistes caca-boudin, qui ne respectaient même pas l’Etat qui les protégeait, étaient les rares adultes à oser encore défier le monde des grands. Les mecs comme Cabu, Charb, Wolinsky et les autres, avec leur journal à 40 000 exemplaires, était à peu près tout ce qu’on tolérait encore, quoique difficilement, dans un monde confronté au principe de réalité comme une foule écrasée contre un fil barbelé. L’économie ? Mais mon bon monsieur Maris, ce n’est pas avec des bons sentiments qu’on va régler le chômage. Les libertés publiques? Mais mon cher Charb, les terroristes qui nous attaquent ne sont pas des enfants de cœurs et cessez donc de les provoquer et d’exalter leur sentiment anti-français! Nous sommes en guerre !

La guerre contre le terrorisme, il en dit quoi Charlie ?

On a voulu tuer l’enfant qui restait en nous. Qui on ? Je ne sais pas. Enfin je sais qu’il y a bien des fous furieux dans des contrées désertiques qui rêvent d’écrabouiller nos villes sous un tapis de bombe. Je me demande juste et jusqu’à quel point nous ne leur avons pas facilité le travail : l’huile, le feu, la Libye, la Syrie…

Les grands enfants que nous sommes n’ont plus grand-chose pour rêver. Dès l’école primaire on parle de crise et de terrorisme. Au collège de compétition. Au lycée, il n’est plus question que de s’en sortir. Tu as 18 ans et un panorama de merde(s) devant toi. Bien sûr il y a pire ailleurs. Les Nord-coréens et leur dictateur d’opérette gore, les Somaliens et leur milice apocalyptique, ou les Nigérians avec leur riant boyz band Boko Haram (des milliers de mort en promo durant notre grande catharsis collective soit dit en passant) sont vraiment les gens à plaindre.

Pour autant on ne peut abandonner le rêve d’un grand projet, d’un monde nouveau au prétexte que c’est pire ailleurs. Non bien sûr que non. Au contraire. Et pourtant n’est-ce pas ce que nous faisons élection après élection en votant, en nous jetant dans les bras de ceux dont nous ne croyons même plus les promesses ?

Désabusés devant nos représentants impuissants et impuissants devant leur volonté toute puissante, nous traitons notre dépression nationale à coup d’anxiolytiques de moins en moins bien remboursés. Et nous ne traitons même plus la fièvre Le Pen, aujourd’hui chronique.

Là, devant ma télé, la gorge nouée, j’ai vu 4 millions de personnes défiler.

Pourquoi ne pas l’avoir  fait un jour avant, pourquoi ne les avoir pas tous dégagé. C’est si facile, avec les réseaux aujourd’hui. Pourquoi avons eu nous besoin de nous précipiter sous l’aile protectrice de nos dirigeants (mais quel mot!) pour pouvoir exalter notre envie de vivre ensemble.

Un jour, atterré, je lisais l’histoire de cette petite fille devenue le souffre-douleur d’un couple barjot et qui après des années de maltraitance a fini par mourir une nuit, seule, attachée, nue a même le sol sur le carrelage glacée de la salle bain, après avoir été roué de coup par de son beau-père et de sa mère. Cette fille adorait manifestement ses parents. Comment était-ce possible ? Une psychologue expliqua plus tard que c’était normal. Les enfants ont besoin d’aimer et ont besoin d’être aimé même si ce sont par de mauvais parents.

La France entière à qui l’on ment, maltraitée depuis des années avait besoin d’un grand, d’un immense câlin. Nous avions besoins de nous retrouver. Nous avions besoin de chaleur. Quelles étaient belles ces images de la place de la République. Il y avait ces slogans poétiques, cette joie soudaine : même pas peur, vive la France ! Tout était magnifique.

 

Mais alors que les premiers défilés débutaient, Cazeneuve annonçait déjà un train de mesures. Avec bien entendu, plus de lois, plus de contrôle, plus de restrictions et moins de liberté. Valls a repris la même rengaine le jour suivant. On évoque un nouveau Patriot Act à la française (tout en le dénonçant), de nouveaux contrôles sur les maléfiques réseaux sociaux. Toute ces mesures que certains d’entre nous ont combattu avec acharnement, il y a de cela quelques mois à peine, risquent de passer avec la même facilité qu’un tic-tac à la menthe un lendemain de cuite. Que va-t-on faire contre les TAFTA, CETA, SOPA et autre absurde HADOPI quand ils seront assaisonnés de sauce sécuritaire ? Qui va dire non ? Y aura-t-il autant de monde entre République et Nation pour crier : Liberté ou je suis Marianne ? Et si ce n’est pas le cas, de quoi la manifestation de ce dimanche était-elle le nom ?

 

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I’m Charlie’s colon, full of stagnant fecal debris

 

Il y avait nos grands économistes en chef, Merkel et Hollande (poil au Mali), Rajoy et sa loi bâillon contre la presse, Orban et son projet nationaliste liberticide. Netanyahou en goguette, sans complexe, était là aussi. Et Sarkozy (poil au zizi, poil à la Libye, poil à la Syrie) itou. Je sais bien qu’il ne s’agissait pas d’être avec eux. Mais ce sont eux qui ont monté tout ça. Cette manif, c’est André Lamy et donc le parti socialiste qui l’a organisé. D’une grande fête populaire on a fait une gigantesque opération de communication internationale à l’intention d’un président qui vient miraculeusement de sauver sa peau. Et nous, nous avons eu droit à notre petite dose décennale d’unanimité et de bonheur . Maintenant on peut rentrer chez nous, on s’occupe de tout pour nous. Nos di-ri-geants sont à l’œuvre. Et vous savez quoi ? La note va être salée.

La gorge nouée, devant ma télé, j’ai vu 4 millions de personnes défiler. Et j’ai dit à mes enfants, nous n’irons pas.

Nous avons passé un bel après-midi réfugiés chez nous. Je leur ai un peu parlé de liberté. Je leur ai expliqué qu’elle ne vient pas d’en haut, qu’elle n’est pas un cadeau. Je leur ai dit qu’il fallait la construire soi-même. Et qu’il fallait la chérir comme je les chérissais. J’étais pétris d’amour et de compassion et je sais que cet après-midi là, fugacement, nous avons partagé ce même sentiment avec des millions de personnes.

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